🌸 Doux
Le Bal masqué
Une rencontre au bal de l'Opéra. Deux inconnus que le masque libère de toute retenue.
Il y avait dans l'air ce soir-là quelque chose que j'aurais cherché en vain dans les romans que j'avais lus, parce que ceux-là le décrivaient trop bien, et que la réalité, en cela comme en tout le reste, se donne toujours la peine d'être un peu différente des représentations qu'on en fait, une tension que je n'appellerai pas d'electrique si je veux rester précise, mais qui y ressemblait si fort que j'aurais été bien en peine de lui trouver un autre nom, et qui tenait à la fois à la disposition des flammes dans leurs chandeliers de bronze, à la façon dont les hommes regardaient sans regarder et dont les femmes parlaient sans dire quoi que ce soit qui méritât vraiment d'être dit, et à cette certitude obscure que l'on a parfois, et que je n'arrive toujours pas à distinguer d'une forme de prescience ou d'une forme d'orgueil, quand on entre dans une pièce, que quelque chose d'irréversible va s'y produire.
Je portais le masque vénitien qu'Edmée, ma cousine, m'avait prêté de fort mauvaise grâce, une demoiselle de porcelaine aux joues roses qui était, si j'y pense maintenant avec l'honnêteté que le recul permet, un portrait assez fidèle de ce que je n'étais pas et peut-être de ce que je souhaitais paraître être ce soir-là, car on ment avec les masques d'une façon que l'on ne se permet jamais avec son propre visage, et c'est cette liberté particulière de mentir avec élégance qui est, j'en suis maintenant convaincue, la vraie et seule raison pour laquelle l'humanité a inventé les bals masqués. Je me glissai parmi les robes à paniers et les jabots de dentelle avec cette discrétion affectée qui est, quand on y réfléchit honnêtement, l'opposé exact de la discrétion.
C'est alors qu'il m'aperçut. Ou plutôt, et la distinction m'a toujours semblé capitale : c'est alors que je le laissai m'apercevoir.
Il était grand, vêtu de noir intégral, un simple loup de velours sombre sur le visage qui ne dissimulait rien de l'intelligence du regard, et j'ai longtemps pensé que les masques n'ont pas pour vocation de cacher mais d'autoriser à se montrer plus complètement, sous couverture d'anonymat provisoire, que la lumière crue des salons ordinaires ne l'autoriserait jamais.
Il s'approcha sans se hâter, avec cette assurance des hommes qui savent que le temps joue pour eux, et qui se trompent si délicieusement souvent sur ce point.
, Madame, dit-il en s'inclinant, votre masque ment.
, Je ne vois pas ce que vous voulez dire.
, Il prétend vous dissimuler. Mais vos yeux, eux, n'ont pas lu la partition.
Je portais le masque vénitien qu'Edmée, ma cousine, m'avait prêté de fort mauvaise grâce, une demoiselle de porcelaine aux joues roses qui était, si j'y pense maintenant avec l'honnêteté que le recul permet, un portrait assez fidèle de ce que je n'étais pas et peut-être de ce que je souhaitais paraître être ce soir-là, car on ment avec les masques d'une façon que l'on ne se permet jamais avec son propre visage, et c'est cette liberté particulière de mentir avec élégance qui est, j'en suis maintenant convaincue, la vraie et seule raison pour laquelle l'humanité a inventé les bals masqués. Je me glissai parmi les robes à paniers et les jabots de dentelle avec cette discrétion affectée qui est, quand on y réfléchit honnêtement, l'opposé exact de la discrétion.
C'est alors qu'il m'aperçut. Ou plutôt, et la distinction m'a toujours semblé capitale : c'est alors que je le laissai m'apercevoir.
Il était grand, vêtu de noir intégral, un simple loup de velours sombre sur le visage qui ne dissimulait rien de l'intelligence du regard, et j'ai longtemps pensé que les masques n'ont pas pour vocation de cacher mais d'autoriser à se montrer plus complètement, sous couverture d'anonymat provisoire, que la lumière crue des salons ordinaires ne l'autoriserait jamais.
Il s'approcha sans se hâter, avec cette assurance des hommes qui savent que le temps joue pour eux, et qui se trompent si délicieusement souvent sur ce point.
, Madame, dit-il en s'inclinant, votre masque ment.
, Je ne vois pas ce que vous voulez dire.
, Il prétend vous dissimuler. Mais vos yeux, eux, n'ont pas lu la partition.
Je ne mentais pas.
Rarement utile.
Elle avait les yeux d'un vert sombre. La couleur de la forêt en novembre. Ils regardaient avec un mélange de curiosité et de défi que je connaissais bien.
Ce regard-là dit : je ne suis pas facile à avoir.
Il dit aussi : essayez quand même.
J'essayai.
Nous dansâmes. Enfin, nos corps trouvèrent un rythme plus honnête que la musique, et la musique eut la décence de suivre.
Sa main était chaude. Trop chaude pour une inconnue.
, Vous connaissez-vous vous-même, madame ?
Elle rit. Bref. Je ne lui dit pas que ça m'avait atteint quelque part sous les côtes. Ça se voyait assez.
, Mieux depuis ce soir, monsieur.
Nous quittâmes la salle ensemble. Comme si c'était prévu depuis qu'elle avait levé les yeux.
Rarement utile.
Elle avait les yeux d'un vert sombre. La couleur de la forêt en novembre. Ils regardaient avec un mélange de curiosité et de défi que je connaissais bien.
Ce regard-là dit : je ne suis pas facile à avoir.
Il dit aussi : essayez quand même.
J'essayai.
Nous dansâmes. Enfin, nos corps trouvèrent un rythme plus honnête que la musique, et la musique eut la décence de suivre.
Sa main était chaude. Trop chaude pour une inconnue.
, Vous connaissez-vous vous-même, madame ?
Elle rit. Bref. Je ne lui dit pas que ça m'avait atteint quelque part sous les côtes. Ça se voyait assez.
, Mieux depuis ce soir, monsieur.
Nous quittâmes la salle ensemble. Comme si c'était prévu depuis qu'elle avait levé les yeux.
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